une journée avec lui .
une journée avec lui ... ça commence la nuit
il est étendu et j'ai l'oreille tendue, je ne peux rien faire d'autre, la souffrance sait se faire respecter et tenir ceux qui l'aime, lui, à distance.
il ne fait pas jour quand il réclame sa première dose, et le quotidien calcul reprend ... 3 et 4 sept, et 4 douze...
il est six heures, la prochaine dose de morphine rapide ne doit pas être avant sept heures alors ce sera juste du paracétamol pour commencer ... il souffre depuis déjà trois longues heures, allongé
sur le dos, il ne peut plus se tourner, il appréhende déjà le moment du lever.
la douleur s'installe, ne se fait jamais oublier, le corps garde la mémoire de la douleur et à chaque crise elle est plus violente que la fois précédente, on peut quantifier son degré
d'envahissement.
sur une échelle de 1 à 10 ... mais comment peut-on compter ? nous savons. 10 c'est le niveau au delà duquel on ne peut plus compter par défaut de conscience
le jour va se lever, sur une étrange idée, celle que chaque jour apporte son petit bonheur du jour ... peut-être ... parce qu'il y a des jours sans
il est presque sept heures, il va pouvoir prendre sa morphine rapide qui devrait faire reculer encore les cris, les larmes, les appels, les prières, que faire ? compter. quinze minutes, il faut
quinze minutes pour redescendre vers un niveau supportable. et l'infernal compte à rebours commence, le décompte de minutes pour descendre l'échelle , pourvu qu'il arrive à 4 pour se mettre
debout.
il est huit heures quinze, l'arsenal du matin comme petit déjeuner : une prise de morphine retard et autre anti machin et anti truc sans oublier sachets, capsules et gellules pour éviter les effets
secondaires ; de quoi arriver à tenir, de quoi arriver à mettre un pied devant l'autre.
une journée avec lui ... et de toute façon, il ne pourrait pas faire une journée sans moi.
il est neuf heures, je le regarde se lever, lui proposant une main, un bras pour s'appuyer mais son corps ne répond pas vraiment à ses demandes, ses jambes restent repliées alors qu'il
voudrait les poser. il se tient en z, cherche une position dans laquelle le bas du dos, les hanches, les cuisses ne le feraient pas souffrir. il lui semble que ses jambes le lâchent, que les
cuisses se vissent douloureusement dans les hanches.
une journée avec lui ... le rôle de la doublure dans ce mauvais film.
les muscles disparus le laissent sans force et tout raide, il ne peut plus atteindre ses pieds alors une doublure, ça aide pour le bas
il est dix heures, un thé et quelques tartines grillées sur lesquelles il mettra autant de beurre que de confiture, la souffrance lui laisse un moment de répit, le temps de faire quelques mots
croisés et puis il partira pour la séance de rayons, la voiture aussi confortable soit-elle le ramenera moulu à la maison,
il est midi, il va prendre une nouvelle dose de morphine rapide, et se reposer avant le déjeuner
le repas vite expédié, il regagnera à grand peine son fauteuil, s'y installera pour l'aprés midi.
hier soir, j'étais à ses côtés pour mener bataille : une morphine active alors qu'elle se faisait juste entendre puis l'artillerie lourde du soir pour la faire taire ; force est de
reconnaitre qu'elle a eu le dessus, le diner n'a pas pu avoir lieu calmement autour de la table.
c'était mercredi dernier au petit matin
jeudi matin alors que l'aube empourprait le ciel, la souffrance enflammait son corps, pas de cris, le souffle coupé, les yeux fermés, la respiration haletante, il est arrivé à se lever, mais le
soir encore la douleur l'a emporté dans la tourmente de la souffrance
la souffrance laisse des traces, imprime la mémoire de la douleur, amenuise ses forces petit à petit
une journée avec lui c'est une journée à ses cotés pour l'aider à supporter.
depuis jeudi, la dose de morphine est augmentée, une autre calmant vient renforcer la batterie.
désormais, impossible de le laisser seul, le petit train pour le déplacer et plus que jamais les gestes quotidiens sont en doublette, aménagés pour un moindre effort.
depuis vendredi, d'autres se sont appliqués à venir semer des petits bonheurs dans ses journées et même si la souffrance est toujours là, on a eu l'impression que les distractions la mettaient au
second plan par instant
déjà trois jours qu'il n'a pas descendu l'escalier.
demain, l'ambulance viendra le chercher pour l'emmener à l'hopital faire le scanner de contrôle
"je vais avoir l'air malin d'arriver pour un scanner des poumons sans marcher !" dit-il soucieux de quelques coquetteries
une journée avec lui, ça peut ne pas paraitre
rose
une journée avec lui, une semaine avec lui ... affolant cette descente aux enfers de la souffrance qui lui fait perdre son autonomie, moins qu'hier, plus que demain, c'est
l'inverse d'un célèbre serment d'amour
je l'aime pareil, nous l'aimons pareil parce qu'il reste le même, juste qu'il est dans une mauvaise passe, juste que ? c'est pas juste !
la fonte musculaire etait lisible depuis sa sortie de l'hôpital. qu'il ait beaucoup perdu par un manque d'activité, c'est compréhensible , mais à ce point ? et que ça continue ... pourquoi ? à
moins que ce soit une conséquence de la chimiothérapie : les cellules musculaires ne se renouvelleraient pas ? et il n'a pas maigri ! parole de pèse-personne.
avec les filles on parle, avec l'une de ses pires peurs, avec l'autre de ce qui serait la meilleure des causes à son mal et l'une de se prendre à rêver d'une machine à remonter le temps, et l'autre
qui voudrait être plus vieille d'un an pour être sortie de là
et il aka prendre des médicaments qui font refaire les muscles, ça existe ?
c'est quand son rendez-vous pour l'irm ?
c'est pas une petite métastase qui peut faire mal comme ça ?
une journée avec lui, c'est une journée qui fait mon bonheur puisque je suis avec lui.
critiques